L’HOMME QUI VENDAIT DU VENT

L’HOMME QUI VENDAIT DU VENT

J’étais alors un enfant, un enfant curieux, fier d’avoir enfin l’âge de raison: et je raisonnais…

Le monde des adultes n’était pour moi que mystères, contradictions et disproportions. J’observais les membres de ma famille, leurs habitudes, leurs rites, leurs caprices. J’en faisais ce qui me paraissait être la façon de vivre la plus logique.

Dans mon univers intervenaient aussi des gens qui passaient ou qui apparaissaient de temps en temps, des amis, des relations, des commerçants. Ils m’intriguaient. Je les trouvais différents de mes parents, différents par leurs voix, par leurs gestes, par leurs vêtements.

Et puis, il y avait ce personnage qui ne ressemblait à aucun autre. Je le rencontrais parfois au cours de mes promenades.

Il était vêtu d’un costume de velours et d’une pèlerine qui le couvrait entièrement. Son vaste chapeau noir à larges bords l’abritait de la pluie comme du soleil. Ses grands pieds semblaient écraser lourdement le sol. Il portait sur son dos un sac bizarre que j’aurais bien voulu ouvrir et visiter.

Il m’impressionnait sans me faire peur, comme c’était le cas pour des vagabonds ou des clochards qui croisaient mon chemin. Ceux-là m’effrayaient; je détournais mon regard et je serrais plus fort la main de celui ou de celle qui m’accompagnait.

Il lui arrivait de s’arrêter sur un trottoir, au milieu de la rue ou sous un arbre. Il posait son sac devant lui et il parlait. Le débit de ses paroles était rapide, sa voix forte et bien timbrée; il était seul et il parlait. Quelques personnes s’attroupaient autour de lui.

Nous passions et malgré mes efforts je ne parvenais jamais à saisir ses paroles. Je crois que j’aurais été capable de donner tous mes jouets, y compris ma trottinette que j’adorais, pour l’écouter, pour savoir, pour comprendre…

  » Dis, grand-père, qui c’est ce Monsieur ? D’où vient-il ? « 

  » Je crois qu’il vient de très loin. C’est un camelot, ou, si tu préfères: un marchand ambulant. « 

Mon grand-père hésitait un peu. Mes questions l’embarrassaient peut-être.

  » Je ne peux pas t’expliquer encore… Il vend du vent. « 

Et le soir, en m’endormant, je pensais à cet homme qui vend du vent. Je le revoyais. J’imaginais ses paroles, son vocabulaire, ses arguments. De jour en jour, il prenait plus d’importance.  » Quel beau métier, vendre du vent ! Peut-être que plus tard, quand je serai grand, moi aussi je vendrai du vent ! … « 

J’ignorais que l’homme qui vendait du vent allait devenir mon ami. Je ne savais pas que je serais son seul ami et que ses secrets, tous ses secrets, seraient bientôt les miens.

Maintenant, nous étions là, face à face. Je l’observais. Il semblait ne pas avoir d’âge. Son visage au regard profond, intense, mobile, vide et mouvant, son visage s’effaçait du souvenir de ceux qui le croisaient.

Il marchait face au vent, ou poussé par le vent, mais toujours avec le vent. C’est vrai, il se disait marchand, sans que personne n’ait jamais vu sa marchandise qu’il qualifiait de légère, douce, puissante et violente. C’est avec beaucoup d’amour qu’il m’en parlait, comme il me parlait de ce que d’autres vendaient. Il connaissait des marchands de feu, de terre et d’eau.

Il m’expliquait comment ce feu avait été apprivoisé, comment il brûlait sous nos pieds et sur nos têtes, capable de nous permettre de vivre ou de nous anéantir. Il savait tout ce que les hommes faisaient de bien ou de mal avec le feu; pour se chauffer, pour se rafraîchir, pour se transporter, pour s’entretuer.

Il me parlait de la terre sur laquelle nous vivons et dont nous sommes faits.  » Nous sommes faits, disait-il, en partie de la matière qui constitue les habitants de cette planète, hommes, animaux, végétaux. Mais nous valons plus que le plus précieux des minerais, même s’il nous apparaît sous la forme d’un diamant ou s’il a été transformé en de luxueux bijoux. »

Il disait aussi que l’eau nous habite comme elle habite les océans.  » Cette eau qui vient du ciel, qui tombe et qui s’envole à nouveau appelée par le soleil, cette eau qui peut nous porter ou nous engloutir, regarde-là dans les ruisseaux, dans les flacons et dans les larmes de tes yeux. Elle a toutes les formes, tous les parfums, toutes les couleurs; elle est la vie. « 

Lui, était le maître d’un sublime élément: l’air. Il savait le figer ou le faire se mouvoir pour obtenir le vent. Il vendait l’invisible, l’impalpable, mais le réel et peut-être le moins dérisoire. Il le manipulait et ainsi il manipulait le monde.

Il connaissait tous les secrets car son ami le vent lui apportait toutes les paroles prononcées. Le moindre chuchotement lui parvenait un jour ou l’autre. Comme les Celtes, il écoutait le chant du vent dans les plus hautes branches des grands arbres et l’avenir lui était révélé; tout l’avenir, l’avenir de chacun et l’avenir de tous.

Ses mains fines et puissantes détenaient le sort du monde. Il réglait et surveillait les cycles de la nature. Il poussait doucement ou violemment chaque goutte d’eau que le soleil appelait dans le ciel puis, avec précision, il la renvoyait nourrir la terre, les plantes et les fleurs.

Il parlait le langage des vents, celui du tendre zéphir, celui de l’aquilon et celui tonitruant de la tempête. En Provence, il parlait « mistral avé l’accent  » et à Carcassonne il roulait tous les  » r  » de la  » trrramontane  » .

L’humour ne lui manquait pas. Parfois, quand je venais vers lui, il me demandait : « Quel bon vent t’amène ?  » Quand je le quittais, il me jetait un sonore :  » Allez, bon vent !  » D’autres fois, il se taisait, il méditait en respirant le parfum de sa fleur préférée: une rose des vents.

Il me parlait rarement de ses clients qu’il aimait ou dont il se moquait gentiment. On y trouvait des enfants, des poètes, des vieillards…

Mais il y avait surtout des politiciens, beaucoup de politiciens de tous bords. Il lui arrivait de ne pas pouvoir satisfaire toutes les demandes. Nous nous amusions beaucoup de les voir acheter en même temps les mêmes vents pour les mêmes populations. Je crois que c’est en observant leurs imprudences qu’il avait trouvé le fameux proverbe:  » Qui sème le vent récolte la tempête « .

Un soir, il n’est pas venu à notre rendez-vous.

Je l’ai attendu longtemps avec patience …

Le temps s’écoulait… il fallait que je rentre….

Mes parents allaient bientôt s’inquiéter. Ils ignoraient tout de ces étranges rencontres avec le marchand de vent.

A sa demande, je n’en avais soufflé mot à personne; par loyauté, mais aussi parce qu’il en aurait été informé très vite.

Tout était calme, trop calme…

Brusquement dans un léger gémissement, un vent très doux, tendre et délicat a fait frémir mes cheveux.

J’ai tout de suite compris. C’était un signe et un adieu.

En levant les yeux, j’ai cru voir tout là-haut, au détour d’un nuage, une âme, son âme, emportée par le vent.

Charly Samson
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